La tradition des salons professionnels — plus que centenaire pour certains comme Vinitaly en Italie ou la Foire de Dijon en France — est solidement enracinée dans les habitudes de la filière. Lieux d’échanges commerciaux, espaces de découverte, ils jouent un rôle structurant dans le calendrier vitivinicole (cf. Vitisphere). Pourtant, leur fonction se transforme avec l’évolution des attentes des professionnels, l’internationalisation des marchés, et plus profondément, avec la montée en puissance des outils numériques.
Le paysage post-pandémie, marqué par l’émergence d’événements hybrides, de “salons digitaux” (Simples Online, Hopwine) ou de formats alternatifs, déplace encore les frontières. Nous assistons à une recomposition de la valeur de ces rendez-vous, désormais perçus comme de véritables plateformes de contenus et d’interactions, bien au-delà du strict cadre commercial. La communication en salon s’enrichit alors de dimensions éditoriales, collaboratives et expérientielles qui exigent une approche intégrée.
Trop souvent, la participation à un salon est réduite à la logistique (réservation du stand, choix de la gamme, organisation des déplacements) et à une communication “prétexte”, dont les effets s’épuisent à peine la lumière des halls éteinte. Or, la préparation — éditoriale, relationnelle, digitale — constitue un premier levier de différenciation puissant.
En s’inspirant de pratiques issues d’autres secteurs (Eno Expo et conférences thématiques chez Vinexpo, masterclass à Wine Paris, activation d’ambassadeurs), les acteurs du vin peuvent sortir d’une posture passive et s’approprier les codes d’une préparation stratégique et immersive.
L’opposition entre salon à l’ancienne et communication digitale n’a plus de sens. Les développements récents (salons hybrides, webinaires, approches “phygitales” mêlant expérience sur site et interactions online) offrent au secteur vinicole de nouveaux paradigmes. Les dispositifs les plus pertinents combinent :
Ainsi, une marque peut prolonger la rencontre physique en incarnant sa présence bien au-delà du stand : webinaires de débriefing, capsules vidéos, construction d’un hashtag spécifique pour fédérer les échanges (ex. #WineParis2024). Les salons les plus avancés intègrent eux-mêmes une “digital room” où les exposants sont invités à documenter en continu les moments-clés, renforçant leur empreinte mémorielle au sein du salon et dans les médias spécialisés (La Revue du Vin de France).
La réussite d’un salon ne se résume plus aux commandes générées ou aux “rencontres fortuites”. Il s’agit de marquer les esprits, d’ancrer le récit singulier de la marque dans la mémoire collective des visiteurs.
À titre d’exemple, le domaine Jean-Marc Roulot a récemment transformé son stand en une “scène d’expression collective”, associant anecdotes du terroir, démonstration en live de vinification et ateliers éphémères. Ce type de dispositif, qui replace le visiteur au cœur du projet, illustre bien la mutation en cours : le salon n’est plus une vitrine, c’est un média expérientiel.
Dans la culture du vin, la tentation est grande de considérer le salon comme un événement “one shot” — puis de passer à autre chose, sans retour ni analyse. Cette fuite en avant prive la marque d’un levier d’apprentissage considérable. Penser l’après-salon, c’est :
On observe, notamment chez les maisons à forte identité, que ce travail d’archivage et d’analyse nourrit le storytelling sur le long terme — et évite de retomber dans les automatismes d’un salon “standardisé”.
Le grand écueil de l’approche purement performative (nombre de leads, nombre de dégustations, métriques froides) tient dans la perte de sens, de lien et de temporalité longue. Les salons professionnels sont aussi des espaces de “communs” où se construit, s’éprouve et se partage une culture du vin en mouvement. Vouloir tout mesurer, tout rentabiliser, c’est rater la dimension communautaire fondamentale de ces rencontres.
L’expérience montre que les retours les plus durables proviennent souvent d’échanges informels, de synergies improbables, de réseaux nés à la faveur d’un événement — et qui fondent la réputation et l’ancrage sur le temps long. Les maisons inspirantes cultivent l’art du partage : masterclass ouvertes, dégustations croisées, relais avec les jeunes entrants dans le métier, ouverture vers des secteurs connexes (tourisme, gastronomie, culture). Les salons deviennent alors des laboratoires vivants de la communication du vin, où l’intelligence collective prime sur la simple accumulation de contacts commerciaux.
Loin de la nostalgie du “tout salon” ou de l’utopie du “tout digital”, la filière vin doit aujourd’hui conjuguer les deux mondes. Plus que jamais, il s’agit d’expérimenter, de tester des formats, de repenser la présence en salon comme une démarche éditoriale en continu :
Ce sont ces ouvertures, ces expérimentations raisonnées, qui permettront aux maisons, caves et vignobles de sortir de l’effacement et de construire une communication de vin plus juste, pertinente et porteuse de sens. Car le salon, s’il devient levier de communication, ne doit jamais perdre de vue sa vocation première : être un espace de rencontre, de dialogue, et d’intelligence partagée au service d’un vin qui se raconte en mouvement.