La vente directe se présente historiquement comme un modèle quasi-idéal : absence (relative) d’intermédiaires, préservation des marges, connexion privilégiée avec une clientèle fidèle et, souvent, locale ou de passage. Mais ce schéma, loin d’être universel, révèle rapidement ses limites lorsqu’on le considère sous l’angle de la communication et de la construction de marque.
De facto, communiquer uniquement via la vente directe, c’est accepter une forme d’invisibilité à l’heure où la notoriété, la confiance et le désir se construisent d’abord — et surtout — en ligne, dans les médias, et dans l’imaginaire collectif.
“La marque, ce n’est pas ce que vous dites, c’est ce que les autres disent de vous quand vous n’êtes pas là.” Cette adaptation d’une maxime de Jeff Bezos trouve une acuité très particulière dans le vin, terrain où réputation, filiation et identité forgent le capital immatériel d’un domaine.
Communiquer au-delà de la vente directe, c’est ainsi rédiger les pages d’un livre que d’autres liront, commenteront, prolongeront – avec ou sans nous.
L’époque où l’on pouvait cartographier son public avec certitude (“visiteurs de la région, clientèle fidèle, bouche-à-oreille local”) touche à sa fin. Les flux touristiques se mondialisent, la découverte du vin passe d’abord par le smartphone, l’achat s’envisage sur plusieurs écrans — avant, pendant et après la visite réelle.
On ne peut donc plus tabler sur une seule grille de lecture, ni se contenter d’une communication “de terrain”. L’élargissement des publics implique une élévation du récit : il s’agit d’incarner une histoire familiale mais aussi “polyphonique”, ouverte sur le monde et sur une diversité de perceptions.
Sortir du cadre strict de la vente directe ne signifie pas tomber dans la communication tapageuse ou la dilution de l’identité. Il s’agit de bâtir un système de présence cohérent, articulant plusieurs canaux pour donner consistance au projet de marque familiale.
Quelques leviers structurants :Pour beaucoup de familles viticoles, la crainte de “se perdre” dans une communication plus large va de pair avec celle de trahir ses valeurs. Pourtant, l’absence de positionnement élargi expose à plusieurs risques tangibles :
Il ne s’agit donc pas de sacrifier le “local”, le “proche” ou le “lien direct” sur l’autel de la modernité, mais bien de comprendre que la singularité n’a de sens que si elle est lue, reçue, discutée, et, idéalement, aimée… par des publics multiples.
Préserver le récit familial suppose de :
Certains domaines, même modestes, parviennent à s’imposer comme sources d’inspiration bien au-delà de leur territoire, précisément parce qu’ils articulent un récit éclaté mais maîtrisé, où chaque point de contact (visite, post Instagram, article de presse, dégustation en ligne) vient enrichir le fil général.
L’avenir des domaines familiaux se joue donc à la croisée des chemins : entre enracinement local et élargissement des horizons, entre fidélisation historique et conquête de nouveaux amateurs, entre mémoire patrimoniale et récit vivant réactualisé. Si le vin est – et demeure – un produit de territoire, il devient aussi un média de sens, une source d’expérience à l’ère digitale.
Communiquer au-delà de la vente directe, ce n’est donc pas “faire du marketing” au sens réducteur, mais bien défendre un patrimoine, prolonger une authenticité, inventer de nouveaux rites de passage. Pour qui veut transmettre non seulement une production, mais un héritage et une vision, il est temps de passer du modèle “porte ouverte” à celui du dialogue permanent. Le vin familial mérite d’être raconté, réinventé, partagé… bien au-delà de la barrière du chai.