Avant d’envisager toute stratégie de communication, il nous semble essentiel de rappeler ce qui distingue le vin des autres produits agricoles ou de consommation : une charge culturelle, symbolique, imaginaire hors norme, ancrée dans des millénaires d’histoire et de représentations. Les mots employés pour évoquer le vin sont rarement neutres, puisqu’ils réactivent immédiatement des références croisées à la convivialité, au prestige, au terroir, à l’artisanat, voire au sacré — ce qui explique la prudence (voire la timidité) de certains acteurs face à la communication contemporaine.
Si le storytelling du secteur repose trop souvent sur des archétypes figés — le “vigneron passionné”, “la transmission familiale”, “le terroir unique” —, c’est moins par paresse que par crainte de dénaturer ce capital symbolique. Pourtant, cette approche finit par alimenter une standardisation des récits, alors même que les consommateurs cherchent des histoires vraies, incarnées et parfois même contradictoires. À ce titre, la question n’est plus seulement : “comment raconter ce vin ?” mais “comment faire exister l’expérience du vin dans un monde saturé de récits ?”
Selon l’Observatoire Mondial du Vin et des Spiritueux (OIV, 2023), l’attachement au local et à l’humain reste déterminant pour 72% des consommateurs européens (source : OIV, rapport annuel 2023). Pourtant, ces mêmes publics expriment une fatigue croissante vis-à-vis des discours répétitifs, ce qui implique de repenser la narration et l’incarnation de la marque.
“La marque, c’est d’abord un engagement”, rappelait récemment le sociologue Jean-Claude Kaufmann lors d’un colloque sur l’économie du vin (Vitisphère, 2023). Ce constat s’impose à rebours d’une tendance qui a longtemps confondu “nom” de domaine ou d’appellation et “marque” au sens stratégique du terme. Or, la construction d’une marque vinicole performante repose en réalité sur plusieurs piliers :
On assiste aujourd’hui à l’émergence d’un branding du vin plus horizontal, moins “top-down”, qui privilégie l’expérience réelle et vécue à la simple prescription. Cette approche a été adoptée avec succès par de nombreux domaines en Bourgogne, en Loire ou parmi les nouveaux acteurs du vin nature, où la marque se confond parfois avec la personnalité publique du vigneron ou l’émulation d’une communauté.
Une communication du vin pertinente ne se contente plus de “raconter une histoire” : elle doit désormais composer avec la multiplicité des formats, des temporalités et des attentes publiques. La narration digitale ne fait pas disparaître la spécificité culturelle du vin, mais la met à l’épreuve :
L’un des écueils majeurs reste l’uniformisation du vocabulaire, sous l’effet de la recherche algorithmique de visibilité. Or, la qualité narrative survit à la simple conformité aux “codes” attendus par Google ou Meta. Un récit fort, incarné, nuancé, reste un levier de différenciation, même dans l’économie de l’attention numérique.
Gagner en visibilité n’est plus seulement une question de présence : il s’agit d’occuper des espaces de dialogue, d’expertise, d’autorité — que ce soit sur son site, par newsletter, via des médias spécialisés (La Revue du Vin de France, Terre de Vins, Decanter…), grâce à des collaborations ou à travers des communautés digitales.
Cependant, la relation au média a profondément changé. Dans les années 1990-2000, la stratégie “RP” (relations presse) dominait : envoi d’échantillons, communiqués, foires, relations journalistiques. Aujourd’hui :
La difficulté principale réside donc dans la gestion de la prise de parole : comment retrouver la maîtrise de son discours dans un espace où l’audience, la viralité et les algorithmes dictent une partie des règles ?
Les mutations du secteur vitivinicole s’accompagnent d’une attente sociétale forte autour de la transparence, des engagements environnementaux et sociaux, de la traçabilité. La communication “green” touche désormais toute la filière. L’enjeu n’est pas uniquement technique (affichage de certifications, labels ou “histoires de biodynamie”), mais de crédibilité totale : toute dissonance entre message et réalité se paie immédiatement en perception de marque, exacerbée par le pouvoir instantané des réseaux sociaux.
Selon une étude IFOP/Adelphe de 2022, 89 % des consommateurs français considèrent la provenance et les engagements écoresponsables comme critères déterminants dans l’achat de vin (source : https://www.vitisphere.com/actualite-99759-Le-vin-francais-doit-communiquer-mieux-sur-lecologie.html). Mais ils sont également de plus en plus attentifs à la cohérence globale du discours : pas de greenwashing, pas de promesses vides.
Aucun modèle universel ne s’impose pour “réussir” la communication du vin : il existe cependant des repères méthodologiques qui permettent de traverser cette période de mutation. Parmi eux :
La communication du vin, envisagée dans sa richesse et son exigence, n’est jamais un simple levier de vente : c’est un art de tisser du lien, de projeter du sens, d’ouvrir des espaces de rencontre. Dans un paysage où la parole s’accélère mais perd souvent en substance, miser sur la durée, l’authenticité, la précision narrative et l’innovation mesurée constitue plus que jamais le socle d’une approche différente. Aux acteurs du vin de s’outiller pour naviguer dans cette complexité, en restant fidèles à l’ADN de leur univers tout en s’ouvrant, lucidement, à la dynamique digitale et sociale qui façonne l’époque.