L’AOC régionale se distingue, par définition, par sa large couverture géographique et par l’hétérogénéité de ses acteurs comme de ses vins. En découle une première tension : à qui s’adresse-t-on, au juste, quand on communique sur un domaine relevant d’une grande dénomination (par exemple, Bordeaux, Côtes-du-Rhône, Bourgogne “régionale”, etc.) ? Il est illusoire et risqué de penser la cible comme un bloc monolithique. L’enjeu consiste à cartographier les différentes figures-clés qui composent le public potentiel de l’AOC régionale :
Cet écosystème de cibles ne se résume donc ni à une question d’âge, ni de niveau d’expertise. Ce qui fait la force – et la difficulté – de l’AOC régionale, c’est la diversité des seuils d’entrée : certains recherchent l’authenticité, d’autres la praticité ; certains veulent apprendre, d’autres consommer sans interrogation sur le récit. Il n’existe pas de matrice unique : chaque domaine, en fonction de son histoire, de son niveau de notoriété, de son ancrage, doit travailler sur ses propres publics.
Penser la cible de communication comme “le consommateur moyen” ou “le client historique” relève aujourd’hui davantage de l’alibi que de la stratégie. Les récentes études, tant de l’IFOP que de FranceAgriMer, confirment une profonde recomposition des usages autour du vin :
Ce basculement n’est pas qu’une affaire générationnelle : il est également lié à une pluralisation des motivations : souci de transparence, recherche d’engagement environnemental, quête d’expériences collectives (visites, dégustations, ateliers), volonté de relier le vin à d’autres dimensions culturelles (gastronomie, patrimoine, art…). Les cibles d’aujourd’hui sont traversées par des tensions parfois contradictoires (authenticité vs modernité, prix bas vs circuits courts, etc.), qui rendent inopérante la vieille segmentation “csp+ urbain”/“locavore traditionnel”/“famille régionale”.
Identifier ses cibles ne relève plus de l’intuition ou de la simple observation anecdotique. Les domaines en AOC régionale disposent aujourd’hui de moyens concrets et rigoureux pour objectiver leur approche :
Ce faisceau d’outils doit cependant être intégré dans une démarche souple : il s’agit moins de figer la cible que d’en capter les évolutions et points d’inflexion, afin d’ajuster en permanence la communication de marque.
L’enjeu principal réside dans l’ajustement entre l’ADN du domaine, la promesse commune de l’AOC régionale et les aspirations spécifiques des différents segments de public. Trop souvent, la communication viticole plaque un discours horizontal (“le vin de partage”, “l’authenticité d’un terroir”, etc.), en procédant par slogans interchangeables. Or, dans une ère de différenciation fine – poussée par la surabondance des récits concurrents sur le digital – l’alignement du triptyque domaine/AOC/cible devient critique.
L’enjeu est toujours de partir d’un diagnostic lucide : quels sont, pour nous, les principaux segments activables ? Quels canaux résonnent avec chaque public ? Quels récits sont compatibles avec notre identité de marque ET porteurs de valeur ajoutée pour l’AOC ?
L’identification des cibles n’est pas sans pièges, en particulier à l’échelle régionale où les représentations communes (et parfois les attentes institutionnelles) poussent à certains raccourcis :
Un recentrage sur l’écoute active, l’ajustement permanent et la valorisation des singularités locales permet d’éviter ces biais et d’asseoir une stratégie pertinente, stable et évolutive.
L’identification des cibles de communication ne doit jamais être vécue comme un “passage obligé” ou une contrainte héritée des agences marketing. Dans le contexte spécifique de l’AOC régionale, c’est au contraire un vecteur de renouveau, de légitimité et d’avenir. En recentrant le projet de communication sur la réalité des publics et des usages, le domaine se dote d’un double avantage : une capacité d’écoute soutenue et une faculté à construire des récits sur-mesure, authentiques, capables d’exprimer la richesse réelle d’un patrimoine viticole régional.
Ce regard analytique, fondé sur la récolte et la lecture rigoureuse des signaux faibles, participe à une construction stratégique robuste. Il y a là une marge de manœuvre pour retrouver la singularité du discours, dépasser les automatismes sectoriels, et redonner à l’AOC régionale son potentiel attractif auprès des publics de demain sans cesser de dialoguer avec ses ancrages patrimoniaux.
La modernisation des stratégies de communication en viticulture ne s’écrit pas contre la tradition : elle trouve son équilibre dans ce dialogue renouvelé où chaque cible identifiée devient un partenaire potentiel de la réinvention du langage du vin.