L’absence de notoriété condamne nombre de projets vinicoles à retomber dans la tentation du discours interchangeable. Nous constatons régulièrement que les jeunes domaines, producteurs confidentiels ou labels émergents adoptent – souvent sans s’en rendre compte – des formulations qui empruntent davantage à la tradition qu’à l’observation réelle de leur singularité. Parler de « passion », de « respect de la nature », d’« authenticité » ou d’« héritage », sans les incarner concrètement ni les coucher dans une narration précise, revient à occuper l’espace médiatique sans réellement y exister. Les études menées par l’Observatoire Européen du Vin (OIV, 2022) montrent que l’indifférenciation perçue se constitue l’obstacle numéro un à l’émergence de nouveaux acteurs auprès des consommateurs urbains de moins de 40 ans : 63% d’entre eux déclarent ne retenir aucun nom lors de leurs premières expériences d’achat hors GMS (OIV).
Derrière ce constat, on perçoit un phénomène double : l’érosion des récits collectifs (appellations, savoir-faire familiaux) au profit de micro-narrations – et l’urgence, pour chaque marque naissante, d’articuler un récit propre, non duplicable. L’échec du discours générique n’est donc pas une question de mode, mais bien de lisibilité et de capacité à engager un dialogue réel avec ses publics.
La première urgence pour une marque sans notoriété est d’expliciter, avec exigence et honnêteté, ses points d’ancrage. Cela suppose un travail préparatoire rarement mené à fond dans la filière : reformuler, objectiver, vérifier ce qui constitue l’ADN du vin, c’est-à-dire :
De nombreux acteurs sous-estiment la puissance de différenciation qui émerge d’une identité convenablement formalisée et réévaluée, en dehors des réflexes ornementaux. Nous pensons qu’un discours clair naît d’abord de cette phase de ressaisie et non du copier-coller de formules préexistantes.
La clarté du discours n’est ni un synonyme de simplisme, ni un gage de neutralité en langage marketing. Elle se construit comme une articulation : trouver le mot juste, la phrase qui expose sans lasser, l’accroche qui évite la fausse promesse.
Nous nous inspirons pour cela du modèle des “micro-récits” décrit par Sarah Abbott MW dans Decanter (2023), où la marque de vin gagne en densité à chaque fois qu’elle donne à voir des éléments chirurgicalement repérables, vérifiables, documentés.
Une fois la “matière narrative” posée, il reste à l’ajuster aux canaux digitaux, désormais vitrines immédiates de toute marque naissante. La clarté s’y joue de deux manières :
L’école italienne du storytelling vitivinicole, à travers des structures telles que Gambero Rosso ou des agences comme Gheusis, démontre que la construction de micro-marques crédibles passe par le calibrage minutieux entre on-line (bio, site, e-commerce) et off-line (présentation salon, visite au domaine, presse spécialisée) : chaque fragment du discours est répété, décliné avec rigueur, favorisant la mémorisation et la confiance en l’absence de notoriété.
La clarté du discours n’est réelle que si elle est reçue, comprise, relue dans le brouhaha du marché. On observe trop souvent des plans de communication conçus en vase clos, incapables de dialoguer avec les perceptions du public cible. A contrario, les acteurs qui émergent sans notoriété établissent souvent un cercle vertueux de feedbacks :
En ce sens, l’écoute sociologique ou sémiologique (voir, par exemple, les analyses de Clara Polito pour Vin & Société) est un facteur accélérateur d’ajustement en phase de lancement. Il s’agit moins de rechercher le consensus que d’atteindre une lisibilité durable, apte à structurer le socle de la reconnaissance future.
Il est fréquent, dans le secteur du vin, de penser que la notoriété viendra à force de campagnes ou de présence médiatique, négligeant la force d’un discours initial solidement formulé. Pourtant, l’examen rétrospectif de marques aujourd’hui reconnues montre que la clarté de la première prise de parole a souvent structuré, sinon conditionné, l’image durable : de la fraîcheur revendiquée des nouveaux rosés de Provence dans les années 2010 à l’affirmation technique des pionniers du vin naturel français, le récit d’origine, explicite et maîtrisé, demeure la clef de voûte du capital de marque (Vitisphere).
On ne saurait prétendre à la notoriété sans ce passage préalable par l’exercice de clarté : formuler, mettre à l’épreuve, réviser, répéter, jusqu’à ce que le discours serve véritablement le vin – et que le vin, enfin, commence à exister sous un nom, une promesse, une expérience dont le marché peut se saisir.
Réfléchir à la clarté du discours n’est pas qu’une question de communication, mais un enjeu de durabilité culturelle pour l’ensemble du secteur vinicole. À l’heure où la fragmentation de l’expérience, la volatilité de la demande et l’immédiateté du digital déconstruisent les hiérarchies traditionnelles, seules les marques capables de produire une parole claire, ancrée et évolutive peuvent espérer émerger sans renier leur identité. C’est dans cette écologie narrative que se joueront demain les vrais écarts de visibilité – non à force de moyens, mais par la pertinence du propos.