Dans le secteur du vin, la modification du contrôle d’un domaine ou d’une marque constitue toujours un événement sensible. Le poids de l’histoire, la place de la famille, l’importance du terroir confèrent au vin une charge émotionnelle forte, tant en interne (équipes, viticulteurs, partenaires) qu’en externe (clients, amateurs, médias, prescripteurs). Selon FranceAgriMer, 10 à 12% des surfaces viticoles françaises changent de mains chaque décennie, une tendance qui s’accentue avec le vieillissement de la population des exploitants.
Chacune de ces situations implique une tension entre la volonté de conserver un socle identitaire reconnu et la nécessité d’insuffler une orientation nouvelle. Une majorité de maisons centenaires, parfois emblématiques (citons Château Latour, Clos Rougeard ou la Maison Henriot), ont vécu ces phases de recomposition sous le regard attentif de leurs marchés. La gestion de cette transition devient alors une affaire de culture de marque autant que de communication.
Tout ajustement du positionnement commence par une analyse rigoureuse de la situation initiale. Les outils de l’audit de marque appliqués au vin — souvent issus du branding classique, mais à adapter — permettent de mettre au jour les atouts distinctifs, les fragilités, les points de blocage ou d’opportunité. Les étapes clés incluent :
Cet audit ne doit pas être conçu seulement comme une grille « rationnelle » d’évaluation : il s’agit avant tout de comprendre les leviers émotionnels et culturels qui fédèrent autour de la marque, pour préserver l’essence tout en osant revisiter les axes périphériques.
La question centrale qui doit guider la stratégie est « jusqu’où le positionnement peut-il (ou doit-il) évoluer sans rompre le pacte fondamental avec les publics de la marque ? » Nous observons, dans les cas historiques, trois scénarios principaux :
Le choix du scénario conditionne l’ensemble de la communication — et les débats internes sont parfois vifs, entre partisans d’une “sacralisation” de l’existant et tenants du renouveau. L’indécision ou les compromis mous sont, dans ce contexte, la principale source d’échec.
Repris par le groupe Artémis en 1993, Château Latour a méthodiquement articulé sa communication autour du respect du terroir, renforçant la dimension “patrimoniale” tout en opérant une montée en gamme et en investissant dans une dimension RSE très visible. Le positionnement a été “modernisé” sans jamais céder à la tentation du storytelling artificiel, là où d’autres domaines ont multiplié les artifices d’image pour masquer une bascule de propriétaires.
Réussir la mue du positionnement, ce n’est pas seulement ajuster les codes visuels ou modifier une signature : c’est refonder tout ou partie du récit de marque. La transition narrative est un exercice à haut risque, où la sincérité et la granularité du discours font la différence. Quelques principes s’imposent :
Le récit de la transformation, pour être reçu sans crispations, doit jouer sur la transparence et l’expertise, sans céder aux sirènes de la grandiloquence ni à l’injonction du “tout disruptif”. La réussite de la Maison Roederer lors de la transmission et du repositionnement de sa gamme Cristal en est un exemple : association du respect des fondements avec une ouverture vers de nouveaux imaginaires liés à la gastronomie, à l'artisanat d’art contemporain, ou à l’écologie.
La période qui suit un changement de main est propice à certains pièges, que l’on retrouve dans de nombreux dossiers récents suivant les annonces de vente ou fusion — relayées, analysées, voire amplifiées par les réseaux sociaux. Il importe de les identifier, car ils génèrent souvent des crises de réputation évitables.
La réussite d’une phase de repositionnement suppose une méthodologie structurée et itérative, loin des opérations “one shot”. Plusieurs axes d’intervention se dégagent des retours de terrain :
L’impact digital est ici un levier, non un simple canal : websérie sur la transition, newsletter dédiée, interviews croisées, capsule “making of” du repositionnement sont autant de formes qui témoignent de la démarche d’ouverture et d’écoute.
L’une des erreurs fréquentes consiste à croire qu’un nouveau positionnement est incompatible avec un récit de la transmission ou du patrimoine. Or, ce sont souvent les maisons capables de traiter ce dialogue entre ancien et nouveau qui s’en sortent le mieux — la maison familiale Errazuriz au Chili, par exemple, a su conjuguer l’héritage et la projection à l’international sans heurter son socle d’aficionados.
La maturité d’une démarche de repositionnement se mesure alors à sa capacité à articuler, sans dichotomie, passé et avenir – ce que la communication standardisée ou le copywriting “hors sol” ne savent pas accompagner.
Transformer un changement de propriété en levier d’ajustement du positionnement ne consiste pas à « raconter une nouvelle histoire pour raconter une nouvelle histoire ». C’est un exercice d’équilibre, de temporalité et de légitimité. Nous pensons qu’il s’agit, pour les acteurs du vin, d’une opportunité rare de créer ou renforcer une valeur authentique : non seulement économique, mais aussi culturelle et relationnelle.
Face à un marché mondial ultra-concurrentiel, saturé en discours convenus ou artificiels, seules les maisons capables de revisiter leur narration sans perdre en cohérence, d’investir sérieusement l’expérience digitale et d’oser le dialogue transparent sortiront renforcées de ce moment-charnière.
Plus qu’un virage, repenser son positionnement à la faveur d’un changement de main doit être conçu comme un “laboratoire de singularité” : une étape où s’écrit un nouveau récit, pensé pour durer, et où chaque décision se juge à l’épreuve du temps, des usages… et des verres partagés.